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Glaur était l’unique membre de l’équipe technique encore dans le hall voûté de la Puissance Motrice. Après la première secousse, la cathédrale avait repris son aplomb, la sirène s’était tue, les signaux d’alarme du réacteur avaient cessé de clignoter, et dans les hauteurs les tiges et les pistons avaient retrouvé leur mouvement rythmé, hypnotique, habituel. Le sol tanguait et roulait, mais seul Glaur avait un sens de l’équilibre assez précis – précision chèrement payée, d’ailleurs – pour le détecter. Le roulis était dans les limites normales, et pour un étranger le sol de la Morwenna aurait paru aussi stable que si elle avait été ancrée sur Hela.

Il se dirigea, en soufflant comme un phoque, vers l’une des passerelles qui entouraient le noyau central de turbines et de générateurs. Il sentait le sifflement des tiges qui se déplaçaient au-dessus de lui, mais il avait appris, avec les années, à ne plus rentrer futilement la tête dans les épaules.

Il arriva à un panneau d’accès, fit basculer les loquets qui le maintenaient en position fermée et le souleva, révélant le système de verrouillage : deux énormes leviers qui brillaient d’un éclat bleu métallique, avec un trou de serrure en dessous de chacun. La procédure était assez simple : ils l’avaient répétée lors de nombreux exercices, sur le panneau de simulation, de l’autre côté de la machine.

Glaur et Seyfarth avaient inséré leur clé en même temps dans les deux trous, puis ils avaient soulevé les leviers au maximum, d’un mouvement synchronisé, sans à-coups. Il y avait eu des bruits métalliques, des chocs et des vibrations. Partout dans le hall, le pépiement des relais avait accompagné la déconnexion des systèmes de commande normaux. Derrière le panneau, Glaur savait qu’une horloge blindée décomptait les secondes à partir du moment où les leviers avaient été actionnés. La moitié du délai imparti était écoulée ; il restait encore douze ou treize heures à courir avant que les relais ne se remettent à chuinter, restaurant les commandes manuelles.

C’était trop long. D’ici treize heures, il n’y aurait probablement plus de Morwenna.

Glaur se cramponna à la rambarde de la passerelle, prit le levier de gauche à deux mains et appuya dessus de toutes ses forces. En vain ; la manette aurait aussi bien pu être soudée. Il tenta de faire bouger l’autre, puis de les abaisser toutes les deux en même temps. C’était absurde. Il connaissait suffisamment le système de verrouillage pour savoir qu’il était conçu pour résister à des pressions bien plus fortes. Un groupe de terroristes n’aurait pu l’ébranler, alors un homme seul… Mais il devait essayer, si invraisemblables que soient ses chances de succès.

Glaur regagna en suant et transpirant le niveau inférieur de la Puissance Motrice et prit du matériel lourd. Il remonta sur la passerelle, rejoignit la trappe et commença à attaquer les leviers avec les instruments qu’il avait choisis. Il tapa et cogna si fort que le vacarme retentit d’un bout à l’autre du hall malgré le bruit de fond des machines.

Il s’escrima ainsi un moment, en pure perte.

Et s’effondra, épuisé. Ses mains gantées n’avaient pas de prise sur le métal, et il n’avait plus de force dans les bras.

S’il ne pouvait court-circuiter le système de verrouillage prévu pour un cycle de vingt-six heures, que pouvait-il faire d’autre ? Il ne voulait pas détruire la Morwenna, juste l’immobiliser ou la faire dévier de sa trajectoire. Il pouvait endommager le réacteur – il y avait plein de trappes d’accès encore praticables –, mais quoi qu’il fasse, rien n’aurait d’effet avant des heures. Il n’était pas plus réaliste d’essayer de saboter le système de propulsion : le seul moyen aurait été d’envoyer quelque chose dedans, mais il faudrait vraiment une masse énorme. Il y avait peut-être des pièces de métal dans les ateliers de réparation – des tiges entières, avec leur piston, retirées pour des questions d’entretien, ou parce qu’elles avaient fondu –, mais il n’arriverait jamais à en soulever une tout seul.

Glaur avait envisagé ses chances de saboter ou de shunter le système de guidage : les caméras qui surveillaient la Voie, les systèmes de détection stellaire qui scannaient le ciel, les capteurs de champ magnétique qui détectaient la signature du câble enterré. Mais ces systèmes étaient plus que redondants, et ils étaient pour la plupart situés en dessous des zones pressurisées de la cathédrale, bien loin au-dessus du sol ou dans des parties de la substructure trop difficiles à atteindre.

Inutile de se voiler la face, se dit-il. Les ingénieurs qui avaient conçu les commandes de verrouillage n’étaient pas tombés de la dernière pluie. S’il y avait eu un moyen d’immobiliser la Morwenna, ils y auraient remédié.

La cathédrale ne s’arrêterait pas ; elle ne dévierait pas de la Voie. Il avait dit à Seyfarth qu’il resterait à bord jusqu’à la dernière minute, pour s’occuper de ses machines. Mais de quoi pouvait-il s’occuper, à présent ? Ses machines lui avaient été enlevées, on les lui avait ôtées des mains, comme s’il n’était plus digne qu’on les lui confie.

Glaur regarda le sol du haut de la passerelle, et plus particulièrement l’une des vitres d’observation sur lesquelles il avait si souvent marché. Il voyait le sol passer en dessous, à un tiers de mètre à la seconde.

 

 

L’appareil de Scorpio entra en contact avec le sol, ses patins rétractables s’enfonçant dans la gadoue durcie formée par la glace fondue. Le porcko déboucla son harnais alors que le petit vaisseau se balançait encore et vérifia les connexions de son scaphandre pressurisé. Il avait du mal à se concentrer. Il avait l’impression que sa clarté d’esprit allait et venait comme un signal radio affaibli. Valensin avait peut-être raison, après tout ; il aurait dû rester à bord du Spleen et envoyer quelqu’un d’autre sur Hela.

Et merde, après tout ! se dit-il.

Il vérifia une dernière fois les voyants de son casque, constata avec satisfaction qu’ils étaient tous au vert. Inutile de s’inquiéter davantage : ou le scaphandre était opérationnel ou il ne l’était pas, et s’il ne le tuait pas, quelque chose d’autre l’attendait probablement en embuscade au premier coin de rue.

Il se tortilla pour détacher le loquet de sortie, étouffa un grognement de douleur. La porte de côté s’ouvrit avec un bruit caoutchouteux et tomba silencieusement dans la gadoue. Scorpio sentit le léger souffle de la dernière bouffée d’air de la cabine qui s’enfuyait dans l’espace. Le scaphandre avait l’air de tenir le coup : aucun des voyants ne passa au rouge.

L’instant d’après, il était sur la glace, silhouette enfantine, trapue, dans un scaphandre bleu métallisé spécialement conçu pour les porckos. Il pataugea vers l’arrière de l’appareil en faisant un détour pour éviter les évents chauffés au rouge cerise des réacteurs, ouvrit une trappe. Il farfouilla maladroitement dedans, avec ses gantelets à deux doigts. Les pattes des porckos n’étaient déjà pas précisément des merveilles de dextérité, mais revêtues d’un scaphandre elles ne valaient guère mieux que des moignons. Enfin, il s’était exercé. Il avait eu toute la vie pour ça.

Il souleva un panneau de la taille d’un plateau-repas. Nichées dessous comme des œufs de Fabergé se trouvaient trois mines-ballons. Il en prit une, la manipulant avec prudence – comme si on avait jamais vu une mine-ballon se déclencher accidentellement… –, et s’éloigna de l’appareil d’une centaine de pas – assez loin pour que le cône d’éjection du vaisseau ne risque pas d’atteindre la mine –, puis il s’agenouilla et creusa, avec le couteau de Clavain, un petit trou en forme de cône dans la surface gelée. Il enfonça fermement la mine-ballon dans le creux, jusqu’à ce que seul le haut dépasse, et tourna de trente degrés un minuteur encastré dedans. Ses gants glissaient, mais il finit par y arriver. Le cadran minuteur se mit à tictaquer. Une diode rouge brillait au sommet de la mine : elle était armée. Scorpio se releva.

Il se figea. Quelque chose avait attiré son regard. Il leva les yeux vers Haldora. La planète avait disparu ; à la place – dans une portion beaucoup plus réduite du ciel – il y avait une sorte de mécanisme qui ressemblait à un improbable schéma cosmologique médiéval, une chose conçue sous l’emprise d’une vision extatique : une structure géométrique ajourée, formée d’innombrables pièces finement ouvragées. Tout autour, des espars clignotants s’entrecroisaient, irradiant à partir de moyeux de connexion. Vers le milieu, la chose était beaucoup trop compliquée à regarder, et encore bien plus à décrire ou à mémoriser. Il n’en gardait qu’une impression vertigineuse de complexité, comme s’il avait entrevu le mouvement d’horlogerie qu’était l’esprit de Dieu. Il en avait mal à la tête. Il sentait démarrer une migraine palpitante qui allait en empirant, comme si la chose le défiait de la regarder un instant de plus.

Il se détourna, les yeux baissés sur le sol, et repartit en traînant les pieds vers le vaisseau. Il remit les deux mines restantes dans la soute et remonta à bord en laissant la trappe de la coque posée sur le sol. Inutile de repressuriser le vaisseau ; il s’en remettait à son scaphandre.

Le vaisseau se cabra et bondit dans l’atmosphère. Par la partie ouverte de la coque, il vit le tablier du pont s’éloigner jusqu’à ce que les deux extrémités entrent dans son champ de vision. Le fond du Gouffre de l’Absolution était si loin en dessous qu’il en eut un spasme de vertige. Quand il avait posé la mine sur le pont, il avait oublié à quelle hauteur il se trouvait au-dessus du sol.

Il n’aurait pas ce réconfort, la prochaine fois.

 

 

Le Spleen de l’Infini était désormais tout près de la fosse. Au cours de sa descente d’orbite, le capitaine s’était engagé dans une série de transformations finales, destinées à protéger les âmes dont il avait la charge, tout en prenant les dispositions nécessaires pour venir en aide à Aura. Il avait délesté sa coque d’une bonne partie de son revêtement, au niveau de la partie médiane, révélant la complexité de ses entrailles foisonnantes : des espars structurels et des cloisons séparant des soutes plus vastes que bien des vaisseaux de taille moyenne, le sombre méli-mélo cartilagineux de systèmes étroitement imbriqués, aussi sauvagement entremêlés que des lianes étrangleuses. Une fois débarrassé de ces sections protectrices, il eut l’impression de se sentir tout nu, comme s’il exposait une peau vulnérable jadis protégée par un blindage. Il y avait des siècles que ces parties internes n’avaient pas été offertes au vide.

Et le vaisseau poursuivait sa transformation. Des éléments majeurs de son architecture intérieure se reconfiguraient comme des dominos. Des cordons ombilicaux étaient sectionnés puis reconnectés. Des parties du vaisseau qui dépendaient d’autres sections pour leur alimentation en électricité, en air et en eau étaient maintenant autonomes. Certaines avaient été débranchées. Le capitaine sentait les changements viscéraux qui se produisaient en lui : la pression et le froid, des douleurs aiguës, et puis l’absence subite, troublante, de toute sensation. C’était lui qui avait provoqué et dirigé ces modifications, mais il éprouvait encore un sentiment dérangeant de viol.

Ce qu’il s’était fait ne serait pas facile à défaire.

Il descendait toujours vers Hela, rajustant sa trajectoire à petits coups de poussées correctrices. Des gradients gravitationnels accentuèrent la géométrie de sa coque, leurs doigts doux menaçant de le déchiqueter.

Il tombait toujours. Le paysage glissait en dessous de lui – pas seulement la glace, avec ses crevasses, mais une poche de territoire habité, avec de petits hameaux, striée de réseaux de communication. Une faille dorée s’ouvrait sur l’horizon : la gueule béante de la fosse.

Il eut une contraction, comme s’il donnait naissance. Tous ses préparatifs étaient achevés. Des sections nettement définies se détachèrent de la partie médiane de sa coque, y laissant des cavités géométriques. Il traînait derrière lui des milliers de connexions sectionnées, pareilles aux radicelles livides que l’on voit sous les blocs de terre arrachés au sol. Le capitaine avait amorti la douleur dans toute la mesure du possible, mais des signaux fantômes l’atteignaient encore aux endroits où les câbles et les lignes d’alimentation avaient été tranchés. Voilà la souffrance qu’éprouve un animal dépecé, se dit-il. Mais il s’attendait à cette douleur, il s’y était préparé. Elle avait même, en fait, quelque chose d’assez exaltant. Elle lui rappelait qu’il était en vie, qu’il avait commencé son existence consciente sous la forme d’une créature de chair et de sang. Tant qu’il éprouverait de la douleur, il pourrait encore se croire humain, même lointainement.

Vingt parties de lui-même accompagnèrent, l’espace d’un instant, la chute du Spleen de l’Infini. Puis, quand elles furent bien séparées les unes des autres, les petites étincelles de fusées directionnelles les éloignèrent rapidement. Les fusées n’avaient pas la puissance nécessaire pour leur permettre d’échapper à la gravité d’Hela, mais elles pouvaient les envoyer en orbite. Là, elles devraient se débrouiller. Le capitaine avait fait ce qu’il pouvait pour ses dix-huit mille dormeurs – beaucoup l’avaient suivi depuis Ararat, et certains venaient de Yellowstone, mais à présent ils étaient plus en sûreté hors de lui qu’à l’intérieur.

Il espérait seulement que quelqu’un viendrait s’occuper d’eux.

La fosse avait l’air vraiment immense. À l’intérieur, les pinces et les nacelles se déplacèrent, s’apprêtant à se verrouiller autour de ses restes éviscérés.

 

 

— Que voulez-vous faire de la poupée d’acier ? demanda Quaiche.

— Je veux lui faire quitter la Morwenna.

Vasko regarda Khouri, puis Rashmika.

— Vous avez complètement retrouvé la mémoire, maintenant ? demanda-t-il.

— Je me rappelle de plus en plus de choses, répondit-elle en se tournant vers sa mère. Tout me revient.

— Vous comprenez ce qu’elle raconte ? demanda Quaiche.

— C’est ma mère, répondit Rashmika. Et je ne m’appelle pas Rashmika. C’était le nom de la fille qu’ils ont perdue. C’est un bon nom, mais ce n’est pas le mien. Mon vrai nom… Je l’ai sur le bout de la langue…

— Tu t’appelles Aura, dit Khouri.

Rashmika tourna et retourna ce nom dans sa tête puis regarda sa mère dans les yeux.

— Oui. Je me souviens, maintenant. Je me souviens que tu m’appelais comme ça.

— J’avais raison, pour le sang, fit Grelier, incapable de réprimer un sourire entendu.

— Oui, vous aviez raison, confirma Quaiche. Vous êtes content ? Mais c’est vous qui l’avez amenée là, chirurgien général. C’est vous qui avez amené cette vipère dans notre nid. C’est vous qui avez commis cette erreur.

— Elle aurait bien fini par arriver à s’introduire ici. C’est ce qu’elle était venue faire sur cette planète. Et puis, de quoi avez-vous peur ? fit Grelier en indiquant l’image vidéo du vaisseau qui descendait vers eux. Vous avez ce que vous vouliez, non ? Vous avez même réussi à obtenir que votre machinerie sacrée vous regarde comme pour vous féliciter.

— Le vaisseau, fit Quaiche en levant une main tremblante vers l’image. Que lui est-il arrivé ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Vasko.

— Ses moteurs marchent encore, répondit Khouri. C’est pour ça que vous en aviez besoin, et vous l’avez. Maintenant, laissez-nous partir avec la poupée d’acier.

Il fit mine de réfléchir à sa demande.

— Où l’emmènerez-vous, sans vaisseau ?

— Hors de la Morwenna, d’abord, répliqua Khouri. Il se peut. Doyen, que vous ayez des pulsions suicidaires, mais ce n’est pas notre cas.

— Si j’avais la moindre envie de me suicider, vous pensez vraiment que je serais resté aussi longtemps en vie ?

Khouri regarda Vasko, puis Rashmika.

— Il a un moyen de partir. Vous n’avez jamais eu l’intention de rester à bord, n’est-ce pas ?

— C’est une question de timing, répondit Quaiche. Le vaisseau est presque dans la fosse. Le moment du triomphe est proche. Le moment où tout va changer sur Hela. Le moment où Hela elle-même va changer ! Rien ne sera plus jamais pareil. Il n’y aura plus de Voie Permanente, plus de procession de cathédrales. Il n’y aura qu’un endroit, sur Hela, qui se trouvera exactement à la verticale d’Haldora, il ne sera plus mobile, et il ne sera occupé que par une seule et unique cathédrale !

— Vous ne l’avez pas encore construite, objecta Grelier.

— Nous avons le temps, chirurgien général. Tout le temps du monde, une fois que je l’aurai revendiqué. C’est moi qui choisirai l’endroit, vous comprenez ? Je tiens Hela dans le creux de ma main. Je peux faire tourner ce monde comme un globe. D’un doigt, je peux l’arrêter.

— Et la Morwenna ? demanda Grelier.

— Si elle traverse le pont, ainsi soit-il. Et si elle ne le franchit pas, ça ne fera que marquer la fin d’une ère et le début d’une autre.

— Il ne veut pas que ça marche, murmura Vasko. Il ne l’a jamais voulu.

Sur le lit du doyen, un signal sonore retentit.

 

 

Scorpio résista à la tentation de battre en retraite à toute vitesse. La sphère violette presque noire, flétrie, produite par la détonation de la plus proche mine-ballon se ruait vers lui, menaçant de l’engloutir, ainsi que la portion du pont sur laquelle il se tenait. Mais il avait soigneusement disposé les trois charges, et il savait, d’après les spécifications fournies par Remontoir, que les effets des mines-ballons étaient hautement prévisibles. Enfin, en principe. Il n’y avait pas d’atmosphère sur Hela, et donc pas d’onde de choc à prévoir. La seule donnée à prendre en compte était le diamètre final de la plus proche sphère en expansion. Avec une petite marge d’erreur pour compenser les irrégularités de la surface, il serait en sécurité à quelques centaines de mètres seulement au-delà de la frontière nominale.

Le pont faisait quarante kilomètres de portée. Scorpio avait disposé les charges en ligne droite, espacées de sept kilomètres, celle du milieu se trouvant au point central, surélevé, de la portée. L’effet combiné des sphères anéantirait les trente-quatre kilomètres médians du pont, ne laissant que quelques kilomètres intacts de chaque côté du gouffre. Quand il avait déclenché les mines, Scorpio était encore à plus d’un kilomètre et demi, dans un espace dégagé.

La limite de la sphère était à près d’un kilomètre de lui, mais il avait l’impression qu’elle était juste devant son nez. Elle ondoyait et se boursouflait, des rides et des ampoules se formaient et s’aplanissaient à sa surface. La partie la plus proche du pont plongeait encore dans la paroi : il ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’il se poursuivait au-dessus du gouffre. Mais le pont n’était déjà plus là. Quand la sphère se serait dissipée, il n’en resterait rien.

Elle disparut. Celle du milieu s’était déjà anéantie, et la troisième, la plus lointaine, cessa d’exister un instant plus tard.

Scorpio s’approcha du bord. La langue du pont, sous ses pieds, paraissait aussi solide qu’avant, alors qu’elle n’était plus reliée à l’autre côté. Il ralentit en approchant de l’extrémité, il faisait attention, parce que cette partie pouvait être beaucoup moins stable que la portion située près de la falaise. Elle était à quelques mètres de la limite extrême de la mine-ballon, où toutes sortes d’effets quantiques particuliers pouvaient se produire. Les propriétés atomiques des matériaux constitutifs du pont avaient pu être altérées, des failles mortelles avaient pu s’ouvrir. Homme ou porcko, il avait intérêt à bien regarder où il mettait les pieds.

Il fut pris d’un vertige en approchant du bord. La section était d’une netteté chirurgicale, miraculeuse. L’absence complète de débris de la section intermédiaire aurait pu faire penser que le pont était simplement en construction. Scorpio se faisait beaucoup moins l’impression d’être un vandale qu’un spectateur attendant le dernier acte d’une pièce.

Il se retourna. Dans le lointain, au-delà de la masse trapue de son vaisseau, la Morwenna approchait. De son point de vue, la cathédrale donnait l’impression d’être virtuellement arrivée au bord de la falaise. Il savait qu’elle pouvait encore parcourir une petite distance, mais d’ici peu elle serait là.

Enfin, maintenant que le pont avait disparu, ils n’auraient pas le choix ; ils seraient bien obligés de s’arrêter. La question ne serait plus de savoir s’il était risqué ou non de lui faire franchir le Gouffre de l’Absolution, ou si c’était tout simplement possible. Il avait tiré un trait sur toutes les incertitudes de la situation. Il n’y avait aucune gloire à attendre, rien qu’un désastre.

S’ils avaient pour deux sous de jugeote, ils s’arrêteraient.

Une lumière rose se mit à clignoter dans son casque, synchronisée avec une sonnerie stridente. Scorpio se figea, se demandant si son scaphandre avait un problème. Mais la lumière rose voulait seulement dire qu’il recevait un signal radio modulé, puissant, hors des fréquences habituellement dédiées aux communications. Le scaphandre lui demandait s’il voulait que le signal soit décrypté et lui soit transmis.

Il regarda à nouveau la cathédrale. Il devait provenir de la Morwenna.

— Transmission, ordonna Scorpio.

Le scaphandre l’informa que le signal radio était une émission pré-enregistrée, répétitive, au format audio/holographique.

— Je veux voir ça, dit-il, moins sûr à présent que ça ait un rapport avec la cathédrale.

Une silhouette apparut sur la glace, à une douzaine de mètres de lui. Quelqu’un qu’il ne connaissait pas. L’individu n’était pas en scaphandre et il avait l’anatomie asymétrique de ceux qui ont passé la majeure partie de leur existence en apesanteur. Il avait des membres directement embrochables et son visage évoquait la surface d’une planète après un petit échange thermonucléaire. Un Ultra, se dit Scorpio. Et puis, après un instant de réflexion, il décida que c’était plus probablement un membre d’une autre faction humaine, moins sociable, qui voyageait dans les étoiles : les Pirates du Ciel.

— Vous ne pouviez pas lui fiche la paix, hein ? demanda la silhouette. Vous ne pouviez pas supporter de vivre avec. Vous ne pouviez pas tolérer l’existence d’une chose aussi belle et aussi énigmatique. Il fallait que vous sachiez ce que c’était. Que vous le mettiez à l’épreuve. Mon beau pont. Si beau, si délicat. Je l’avais fait pour vous, je l’avais mis ici pour vous, c’était mon cadeau. Mais ça ne vous suffisait pas, hein ? Il a fallu que vous en testiez les limites. Il a fallu que vous le détruisiez. Putain ! Vous n’avez pas pu vous empêcher de tout gâcher !

Scorpio traversa la silhouette.

— Désolé, dit-il. Je n’étais pas intéressé.

— C’était un objet d’art ! reprit l’homme. C’était un putain d’objet d’art !

— Il m’emmerdait, déclara Scorpio.

 

 

Quaiche prit seul connaissance du rapport qui lui était transmis par le canal privé de son lit, et Rashmika dut se contenter de regarder bouger ses lèvres et d’observer l’esquisse d’un froncement de sourcils alors qu’il se repassait le message, comme s’il en avait omis un détail la première fois.

— Qu’y a-t-il ? demanda Grelier.

— Le pont, répondit Quaiche. Il n’est plus là.

Grelier se pencha sur la couchette.

— Il doit y avoir une erreur…

— On dirait bien que non, chirurgien général. Le câble d’induction – la ligne que nous utilisons pour la navigation d’urgence – est coupé net.

— Quelqu’un a dû le sectionner.

— J’aurai des images de la surface d’ici un instant. Nous n’allons pas tarder à être fixés.

Ils se tournèrent tous vers l’écran qui affichait la descente du Spleen de l’Infini. L’écran s’anima de couleurs fantomatiques, vacillantes, qui se stabilisèrent, formant une image familière capturée par une caméra statique, sans doute positionnée sur la paroi du gouffre de Ginnungagap.

Le doyen avait raison : il n’y avait plus de pont. Ou plutôt, seules en subsistaient les deux extrémités : ces fantaisies spiralées de sucre filé et de glaçage surgissaient des deux falaises comme pour suggérer le reste du pont, par un élégant processus d’extrapolation mathématique. Mais la majeure partie du tablier n’était tout simplement plus là. Il ne semblait pas non plus s’être écrasé au fond du gouffre. Depuis qu’elle avait appris qu’elle serait obligée de le traverser. Rashmika avait imaginé un nombre incalculable de fois que le pont s’effondrait, elle l’avait vu. Mais elle l’avait toujours vu tomber dans une avalanche d’échardes déchiquetées, formant une grêle étincelante, une neige de diamant qui était en elle-même une merveille : une forêt de verre enchantée où l’on se serait volontiers perdu.

— Que s’est-il passé ? demanda le doyen.

Rashmika se tourna vers lui.

— Quelle importance ? Il a disparu, vous voyez bien. On ne peut plus le traverser. Vous devez arrêter la cathédrale.

— Vous n’avez pas entendu, ma fille ? lança-t-il. La cathédrale ne s’arrêtera pas. Elle ne peut pas s’arrêter.

Khouri se leva, suivie par Vasko.

— Nous ne pouvons pas rester à bord. Aura, viens avec nous.

Rashmika secoua la tête. Elle n’avait pas encore l’habitude qu’on l’appelle par ce nom.

— Je ne partirai pas sans ce que je suis venue chercher.

— Elle a raison, dit une autre voix, ténue, métallique.

Personne ne dit mot. Ce n’était pas l’intrusion d’une nouvelle voix qui les inquiétait, mais l’endroit d’où elle venait. Ils se tournèrent comme un seul homme vers la poupée d’acier. Extérieurement, elle ne semblait pas avoir changé. C’était toujours la même sinistre forme gris argent, grouillante de dessins déments, aux soudures renflées, rudimentaires.

— Elle a raison, poursuivit la poupée. Nous devons partir tout de suite. Quaiche, vous avez le vaisseau que vous désiriez tellement. Vous avez le moyen de ralentir Hela. Alors, allons-y. Notre départ ne changera rien à vos projets.

— Jusque-là, vous ne parliez que lorsque j’étais tout seul, remarqua Quaiche.

— Nous parlions à la fille, quand vous n’écoutiez pas. Avec elle, c’était plus facile : il suffisait de lire directement dans sa tête. Pas vrai, Rashmika ?

— Je préférerais que vous m’appeliez Aura, maintenant, dit-elle crânement.

— Ce sera donc Aura. Ça ne change rien. Vous avez fait tout ce chemin pour nous trouver. Eh bien, c’est fait. Et rien n’empêche le doyen de nous donner à vous.

Grelier secoua la tête comme s’il était victime d’une mauvaise blague.

— Le scaphandre parle… Le scaphandre parle, et vous restez tous plantés là comme si ça arrivait tous les jours !

— Pour certains d’entre nous, c’est le cas, répondit Quaiche.

— Ce sont les ombres ? reprit Grelier.

— Un envoyé des ombres, répondit la poupée d’acier. La distinction est sans importance. Je vous demande de nous faire quitter la Morwenna, et tout de suite, s’il vous plaît.

— Vous resterez ici, répondit Quaiche.

— Non, fit Rashmika. Doyen, donnez-nous le scaphandre. Ça n’a pas d’importance pour vous, mais pour nous, c’est primordial. Les ombres vont nous aider à survivre aux Inhibiteurs. Et ce scaphandre est notre seul canal de communication avec elles.

— Si elles ont tellement d’importance pour vous, envoyez une autre sonde dans Haldora.

— Nous ne savons pas si ça marchera une deuxième fois. Quoi qu’il ait pu vous arriver, ça n’était peut-être qu’un hasard. Nous ne pouvons tout miser sur l’espoir aléatoire que ça se reproduira.

— Écoutez-la, fit le scaphandre d’un ton pressant. Elle a raison : nous sommes votre seul contact assuré avec les ombres. Vous devez nous préserver, si vous désirez notre aide.

— Et le prix de cette aide ? demanda Quaiche.

— Dérisoire à côté de la perspective de l’extinction. Nous vous demandons seulement de nous autoriser à passer de votre côté de l’espace fondamental. Est-ce tellement demander ? Est-ce un prix tellement exorbitant ?

Rashmika se tourna vers les autres. Elle avait l’impression d’avoir été désignée comme témoin à décharge des ombres.

— Pour qu’elles traversent, il faudrait que le synthétiseur de matière continue à fonctionner. C’est une machine qui se trouve au cœur du récepteur d’Haldora. Il leur fera des corps, leur esprit franchira l’espace fondamental et les occupera.

— Encore des machines, soupira Vasko. Nous les fuyons, et voilà que nous nous retrouvons en train de négocier avec d’autres…

— Si c’est ce qu’il faut faire, dit Rashmika. Et ce ne sont des machines que parce qu’elles n’ont pas le choix, après tout ce qui leur est arrivé.

Elle revit, par bribes, par éclairs hypnagogiques, la vision qui lui avait été accordée de la vie dans l’univers des ombres : des galaxies entières, teintées en vert par le fléau en maraude ; des soleils pareils à des lanternes vert émeraude.

— Elles nous ressemblaient beaucoup, autrefois, conclut-elle. Elles étaient plus proches que nous ne pourrons jamais le comprendre.

— Ce sont des démons, intervint Quaiche. Pas des gens. Même pas des machines.

— Des démons ? releva Grelier d’un ton patient.

— Envoyés pour éprouver ma foi, naturellement. Pour saper ma foi dans le miracle. Pour polluer mon esprit avec des fantasmes d’autres univers. Pour me faire douter que les éclipses sont la parole de Dieu. Pour me faire trébucher, à l’heure de ma plus grande épreuve. Ce n’est pas une coïncidence : le projet grandiose que j’ai formulé pour Hela arrive à son point culminant, et les démons accroissent les provocations à mon égard.

— Elles avaient peur que vous ne les détruisiez, dit Rashmika en se penchant vers lui, au point de sentir son souffle, une vieille odeur vinaigrée de cave à vin désaffectée. Elles ont commis l’erreur de vous traiter comme un individu rationnel. Si seulement elles avaient fait semblant d’être des démons ou des anges, elles auraient pu obtenir un résultat. Il se peut que ce soient des démons pour vous, Doyen ; je n’en disconviens pas. Mais ne niez pas ce qu’elles sont pour nous.

— Ce sont des démons, dit-il. Et c’est pourquoi je ne peux pas vous permettre de les emporter. J’aurais dû avoir le courage de les détruire depuis des années.

— Je vous en prie, insista Rashmika.

La couchette émit un nouveau signal sonore. Quaiche fit la moue, ferma les yeux dans une expression d’extase, ou de crainte.

— C’est fait, dit-il. Le vaisseau est dans la fosse. J’ai ce que je voulais.

 

 

L’écran leur en donna confirmation : le Spleen de l’Infini gisait, comme une créature marine captive, un monstre gigantesque, mythique, dans le piège que Quaiche avait préparé pour lui. Les supports de la nacelle et les pinces retenaient la coque en une centaine d’endroits, se conformant avec précision à ses irrégularités et à ses fantaisies architecturales. L’élagage que le vaisseau s’était infligé au cours de sa descente était bien visible, et l’espace d’un moment Quaiche se demanda si sa proie ne serait pas trop amoindrie pour remplir son office. Le doute fut bientôt levé : le vaisseau avait supporté les tensions liées à l’approche de la fosse, puis la procédure finale, brutale, qui avait suivi le choc écrasant de son immobilisation dans la nacelle. L’instant de la collision avait projeté tous les indicateurs de stress dans le rouge mais les mécanismes avaient été conçus pour amortir l’impact de cette masse en mouvement. La nacelle et le vaisseau avaient apparemment tenu. Le gobe-lumen ne s’était pas brisé ; ses moteurs n’avaient pas été arrachés de leurs espars. Il avait survécu à la partie la plus dure de son voyage, et ce qu’on en attendait maintenant ne serait en rien comparable aux contraintes de sa capture. Tout se passait comme prévu.

Quaiche fit signe à son public de se rapprocher.

— Regardez. Vous voyez comme l’arrière du bâtiment est surélevé afin que les tuyères d’échappement épargnent la surface d’Hela ? L’angle est léger, mais néanmoins suffisant.

— Dès la mise à feu des moteurs, intervint Vasko, le bâtiment s’arrachera à votre fosse.

— Aucun risque, fit Quaiche en secouant la tête. Vous imaginez bien que je n’ai pas choisi n’importe quel endroit au hasard sur la carte. La région est d’une stabilité géologique parfaite. La fosse proprement dite est profondément incrustée dans la croûte d’Hela. Elle ne bougera pas. Faites-moi confiance : après tout le mal que je me suis donné pour mettre la main sur ce vaisseau, vous croyez que j’aurais oublié l’aspect géologique du problème ?

Il y eut un autre signal. Quaiche ploya un micro flexible vers ses lèvres et murmura quelque chose à l’un de ses correspondants qui se trouvaient dans la fosse.

— Tout est en place, à présent, dit-il. Aucune raison de retarder la mise à feu, n’est-ce pas, monsieur Malinin ?

Vasko prononça quelques mots dans son bloc-poignet. Il appela Scorpio, mais c’est un autre responsable qui répondit.

— Procédez à la mise à feu des moteurs du vaisseau, ordonna Vasko.

Il avait à peine fini sa phrase qu’ils virent deux cônes violets bordés de blanc jaillir des propulsions conjoineurs, si brillants que l’image en fut saturée. Le vaisseau fit un bond en avant dans la nacelle, comme une créature marine prisonnière faisant un dernier effort, dérisoire, pour s’échapper. Mais les pinces qui équipaient la nacelle fléchirent, absorbant le choc de la poussée, et le vaisseau reprit graduellement sa position antérieure. Les moteurs tournaient rond, sans à-coups.

— Regardez, fit Grelier en indiquant l’une des fenêtres du donjon. On le voit d’ici.

Les cônes d’éjection étaient deux fines griffes blanches, diffuses, qui rayaient le ciel au-dessus de l’horizon comme des projecteurs.

Un instant plus tard, une vibration parcourut la cathédrale.

Quaiche appela Grelier et fit un geste vers ses yeux.

— Enlevez-moi cette monstruosité de la figure. Je n’en ai plus besoin.

— L’écarteur d’yeux ?

— Enlevez-moi ça. Doucement.

Grelier obtempéra et entreprit de retirer délicatement la monture métallique des yeux de son patient.

— Vos paupières vont mettre un moment à reprendre leur place, annonça Grelier. Entre-temps, je vous conseille de garder vos lunettes.

Quaiche acquiesça, mais sans l’écarteur d’yeux la monture était beaucoup trop grande pour lui. On aurait dit un enfant jouant avec des lunettes d’adulte.

— Maintenant, nous pouvons y aller, dit-il.

 

 

Scorpio retourna d’un bon pas vers son petit vaisseau rondouillard, grimpa par la porte restée ouverte et s’éloigna des moignons du pont. La grande balafre qui tranchait le paysage tournoya en dessous de lui, des myriades d’ombres noires, acérées, s’étirant au fond comme des taches d’encre. L’une des parois du gouffre était maintenant plongée dans une ombre plus noire que la nuit. Seul le haut de l’autre était encore éclairé. Scorpio regrettait un peu la disparition du pont. Il aurait voulu pouvoir appuyer sur un bouton pour annuler sa dernière action, il aurait voulu avoir plus de temps pour réfléchir à ses conséquences. Il avait toujours eu cette impression, quand il faisait souffrir quelqu’un ou qu’il cassait quelque chose : il regrettait toujours son impulsivité. Enfin, ce qu’il y avait de bien, c’est que les regrets ne duraient pas longtemps.

Il savait maintenant que les experts s’étaient trompés au sujet du pont. Finalement, il n’avait pas été fait par les Shifteurs ; c’était un artefact humain. Il était probablement là depuis plus d’un siècle, mais sûrement pas beaucoup plus. L’ironie de la chose, c’est qu’il avait fallu qu’il soit fracassé, détruit, pour que son origine – sa nature même – soit connue. C’était une création d’une technologie avancée, mais c’était la science avancée de l’ère demarchiste et non celle des aliens disparus. Il repensa à l’homme qui lui était apparu sur la glace, son désespoir devant la destruction de sa sublime et inutile création. Ce n’était pas une émission en direct mais un enregistrement, sans doute réalisé lors de la construction du pont et conçu pour s’activer s’il était endommagé ou détruit. Son bâtisseur avait donc envisagé cette éventualité depuis le début. Peut-être même l’avait-il anticipée. Pour Scorpio, il avait vraiment l’air d’un homme blessé.

Le vaisseau s’éloigna de la paroi du gouffre. Il était au-dessus de la terre ferme, et la Voie était nettement visible en dessous. La cathédrale avançait toujours sur la route, à trois ou quatre kilomètres de la falaise, pas plus. Elle traînait son ombre derrière elle comme un grand cortège noir. Scorpio chassa le pont et ses constructeurs de son esprit. Tout ce qui comptait pour lui était dans cette cathédrale. Il devait trouver un moyen de s’y introduire.

Il rapprocha son vaisseau de l’immense machine ambulante. Il y avait quelque chose d’hypnotique et d’apaisant dans les mouvements séquencés de la forteresse roulante, dans sa lente reptation. Ce n’était pas son imagination : elle avançait toujours, apparemment indifférente à la disparition du pont.

Il n’avait pas prévu ça.

Il se pouvait que la cathédrale commence à ralentir à tout moment, lorsque les capteurs détecteraient la fin de la route, vers l’avant. Mais peut-être qu’elle allait tout simplement continuer à s’approcher du bord, comme si le pont était toujours là. Une pensée lui traversa l’esprit pour la première fois : et si elle ne pouvait vraiment pas s’arrêter, si ce n’était pas seulement un bluff de la part de Quaiche ?

Il approcha le vaisseau à cinq cents mètres de la cathédrale, à peu près au niveau du sommet de sa tour principale, à la recherche d’une aire d’atterrissage, ou de quelque chose qui en tiendrait lieu. Il n’y avait pas de place sur l’aire principale. Il ne pouvait s’y poser sans risquer de heurter l’un des deux appareils qui l’occupaient déjà : un engin rouge, en forme de coquille, qui ne lui était pas familier, et la navette avec laquelle Vasko et Khouri étaient arrivés. La navette était le seul vaisseau capable de les ramener en orbite avec Aura et le scaphandre, et il n’avait pas envie de l’endommager, ou de le faire tomber de la plate-forme.

Il y avait d’autres possibilités. De toute façon, se poser sur le terrain prévu pour ça l’aurait privé de l’élément de surprise. Il fit le tour de la cathédrale en tapotant la manette des gaz pour maintenir son altitude, projetant une lumière pareille aux éclairs d’un orage d’été sur les tours et les ornementations de la cathédrale. Il regarda le reflet crachotant de sa propulsion creuser les ombres et faire ressortir des reliefs qui se déplaçaient avec lui, donnant l’impression que les détails architecturaux glissaient et suintaient les uns sur les autres, comme si la cathédrale bâillait, s’éveillant de quelque terrible sommeil de métal et de pierre. Même les gargouilles se joignaient à l’illusion de mouvement, leurs têtes à la gueule béante semblant le suivre avec la malveillance fluide d’une tourelle de canon bien huilée.

Sauf que ce n’était pas une illusion.

Scorpio vit une flamme jaillir de l’une des gargouilles, et son vaisseau fit une embardée. Dans son casque, des signaux d’alarme retentirent. Des icônes rouges, affolantes, s’illuminèrent sur le tableau de bord. La cathédrale et le paysage basculèrent dramatiquement et le vaisseau entama une brusque descente en chute libre. La propulsion réagit aussitôt, s’efforçant de stabiliser l’appareil, mais ne réussit pas à l’éloigner de la Morwenna. Quant à regagner l’orbite, il ne fallait pas y songer. Scorpio tira sur le manche de toutes ses forces pour écarter le vaisseau endommagé des systèmes défensifs dissimulés dans les gargouilles. Il appliqua la pression maximale sur le manche et l’accélération lui écrasa la poitrine. Il se mordit la lèvre inférieure pour retenir un cri de douleur et sentit le goût métallique de son sang sur sa langue. Soudain, une autre gargouille vomit un jet de flammes rouges dans sa direction. L’appareil se mit à vibrer et tomba encore plus vite. Scorpio se prépara au choc, qui se produisit l’instant d’après. L’appareil s’écrasa sur la glace, mais Scorpio ne perdit pas conscience. Il poussa un cri de douleur, un rugissement de fureur, rigoureusement futile. Le vaisseau tangua, roula, finit par s’immobiliser sur le côté. La porte ouverte au-dessus de lui encadrait très exactement le cœur révélé d’Haldora.

Il attendit au moins une minute avant de bouger.

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